Les enjeux de la « data visualization » pour les pays – par Denis Gancel

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À lire sur Le Cercle Les Echos.

Les classements pays (« rankings ») sont en train de devenir un phénomène de communication planétaire. Relayés autrefois dans les rubriques obscures des revues spécialisées en économie, ils deviennent des sujets grand public à fort enjeu politique. De nouveaux outils révolutionnent l’accès à ces données.

On compte plusieurs dizaines de rankings internationaux*. Chaque parution de l’un d’eux, souvent à l’occasion d’un forum international (qui eux-mêmes se multiplient !), devient un véritable événement, scruté à la loupe par les exécutifs et les chancelleries du monde entier. Il devient de plus en plus mal vu des opinions publiques nationales de vivre dans un pays mal classé, voire carrément déclassé. Le classement des universités de Shanghai, par exemple, fait de plus en plus de « bruit » chaque année et donne lieu à des réactions dans tous les pays du monde.

On connaît la raison de cet accroissement d’audience : l’impact considérable des réseaux sociaux et l’accroissement gigantesque du nombre de données disponibles et des capacités de traitement. Nous générerons en 2013 autant de données que ce qui a été numérisé jusqu’en 2003. Et désormais, chaque année, 1 zettaoctet (soit 1 000 000 000 000 000 000 000 octets) de données est numérisé, et stocké !

Un enjeu majeur se cache derrière ces chiffres qui donnent le vertige. Comment rendre visibles ces données ? Comment les rendre compréhensibles et accessibles à tous ?

Sujet passionnant pour les communicants. L’infographie de nos journaux ou de nos rapports annuels a pris un coup de vieux depuis l’arrivée d’une nouvelle technique, d’une nouvelle expertise : la data visualization (ou dataviz).

Les chiffres, les graphiques, les données sont désormais au cœur de toute communication et pédagogie. Les journaux télévisés ont investi dans la data visualization, en dotant des « pédagogues à bretelles » d’outils graphiques de plus en plus performants.

L’économie est dans la géographie, ou plus exactement dans la cartographie désormais. L’attrait pour les cartes du monde et les cartographies sémiotisées n’est pas nouveau, mais la libération des données et la mise au point d’outils dédiés à leur visualisation font exploser leur nombre.

Ex. : la corruption et les pots de vin dans le monde

 

La carte du monde (et la classification des pays) devient presque un exercice de style obligatoire.

 

Ex. : la carte « International Number Ones, because every country is the best at something… », par le gourou de l’infodesign et de la dataviz, David McCandless

La data visualization se situe donc au carrefour de l’informatique, du graphisme, du design, de la vidéo et de la cartographie !
La forme est, plus que jamais, le fond qui remonte à la surface de nos écrans de télévision et d’ordinateur !

a. La data visualization, ou la logique de la comparaison graphique

Cette nouvelle discipline est de plus en plus utilisée pour retranscrire de manière moins abrupte les classements, et favoriser la manipulation (et donc la compréhension) par l’utilisateur des données pays.

Ainsi, le classement OCDE Better Life Index, qui invite l’utilisateur à créer son propre « indicateur du vivre mieux », en jouant avec les données d’une trentaine de pays, ou World Shapin, qui a pour but d’étudier l’interdépendance de six indicateurs (santé, empreinte carbone, égalité, standards de vie, population et éducation) issus des données du Human Development Report 2011 publié par les Nations Unies – et ce sur un panel de pays extrêmement large – en les comparant entre eux.

La data visualization rend les classements intelligents en facilitant toutes les comparaisons. On ne compare plus simplement des chiffres mais des traductions graphiques.

Ex. : la data visualization/tableau de bord réalisée par la Banque mondiale, qui permet de comprendre très rapidement quels sont les pays qui se rapprochent (ou s’éloignent) le plus de la réalisation des Millennium Development Goals.

La dataviz est une forme de visualisation de données qui s’impose à tous, et sur laquelle les pays vont devoir investir.

b. La data visualization au service du territoire

De plus en plus de pays libèrent leurs données. On assiste à la multiplication de portails opendata.gouv, l’Arabie Saoudite elle-même a emboîté le pas des autres pays.

L’Estonie est allée encore plus loin en libérant, au début du mois, le code source du vote en ligne, invitant ainsi les internautes du pays à éprouver sa fiabilité.

Que faire de ces données ? Les laisser stagner dans une base de données brutes, en espérant qu’elles donnent naissance à des contenus intéressants développés par d’autres ? Les exploiter soi-même de manière intelligente ?

La dataviz est aussi un outil largement utilisé par les villes.

– Le territoire urbain se prête en effet particulièrement bien à la data visualization, vu la quantité de données qu’il génère (de plus en plus souvent disponibles, grâce à des initiatives open data).

 

Ex. : Ubisoft, avec We Are Data. Exemple intéressant de la manière dont une marque peut s’approprier un territoire pour communiquer (ici sur le lancement d’un jeu vidéo).

 

Des individus développent également leurs propres projets, basés sur les données libérées par leur ville – souvent très impressionnants.
Medellin, en Colombie, par un étudiant de la Harvard School of Design.

Ou, plus abouti, Portland, Oregon : the Age of a City. Un projet open data de Julien Palmer (GitHub) qui permet de visualiser de manière extrêmement précise l’âge de chaque bâtiment de la ville.

Imaginons le résultat que pourraient donner ces expériences à l’échelle d’un pays… En plus d’être spectaculaire, la dataviz permet également de jouer avec les données, et de se réapproprier le territoire.

c. La data visualization, un outil de communication puissant

L’expérience utilisateur est au centre de la démarche de la data visualization. Ludique, interactive, rapide, cette expérience se rapproche de celles des jeux vidéo avec un spectre très large d’applications. La data visualization sait « faire l’hélicoptère » en parvenant à éclairer les enseignements d’un classement pays tout en sachant être utile et pratique à l’échelle d’un territoire.

Ex. : Transit Time NYC, une dataviz des temps de trajet en métro nécessaires pour se rendre dans n’importe quel point de la ville (par la radio new-yorkaise WNYC).

 

White House, dette nationale

White House, dette nationale

La data visualization est donc un puissant outil de communication pour les pays. Plusieurs États ont déjà commencé à communiquer de cette manière, permettant de rendre facilement compréhensible une masse de données, tout en offrant un contenu souvent esthétique et bien pensé. Ainsi, la Maison Blanche a fréquemment recours à ce type de format pour communiquer sur des sujets complexes.

 

Il s’agit bien d’un nouveau langage pour tous les pays, et notamment la France, qui cherchent à valoriser leurs atouts à l’intérieur et à l’extérieur de leurs frontières. Un langage qui s’affranchit des codes autocentrés de la promotion pour emprunter ceux de l’interaction intelligente, intuitive et ludique. Ainsi, en proposant une dataviz sur la production nationale de vins aux États-Unis, le New York Times crée non seulement un contenu intéressant susceptible d’être largement repris par les internautes, mais contribue également à mettre en valeur une certaine image des États-Unis, tout en développant celle des vins produits.

Nous assistons à l’émergence d’un nouveau média qui synthétise à lui tout seul les avancées technologiques les plus récentes en matière de graphisme, de design et de vidéo.

Ce nouveau média recèle un immense potentiel pour la valorisation du capital marque des pays.
Il rend chaque citoyen ambassadeur de son pays. Il montre l’attention portée à la vie quotidienne des populations. Il porte en lui les valeurs d’ouverture et de transparence. Il dit enfin l’innovation en montrant que le pays a su se mettre à jour (faire « reset ») lorsqu’il s’agit de faire œuvre de pédagogie et de communication pour lui-même.

* Ease of Doing business 2012 (The World Bank), Index of Economic Freedom 2012 (The Heritage Foundation), The Global Competitiveness Index 2012-2013 (World Economic Freedom 2012), Global Innovation Index 2009-2013 (The Economist Intelligence Unit), The Global Innovation Index 2011 (Insead), Corruption perceptions Index 2011 (Transparency International), Democracy Index 2011 (The Economist Intelligence Unit), Press Freedom Index 2011-2012 (Reporters sans frontières), Quality of Life Index 2011 (International Living), Human Development Index 2011 (UNDP), Globalization Index 2012 (Ernst & Young).

Denis Gancel.

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