Le nouveau grand dessein du graphisme

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C’est nouveau : on parle de graphisme dans Le Monde, Télérama ou Libération. On en parle également lors des Rendez-vous du Design, au Palais de Tokyo. C’est l’occasion d’éclairer une discipline dont les contours épousent souvent ceux du paysage politique ou social de l’époque. Celle qui s’ouvre offre de nouvelles perspectives qui replacent cette science au cœur de nos environnements.

Les graphistes ont écrit notre Histoire. Ils en ont tracé et transmis les récits, libéré notre mémoire, pérennisé nos connaissances, raconté nos émotions, facilité les échanges. Ils étaient scribes ou copistes. Avec Gutenberg apparurent alors de nouveaux métiers, venant enrichir la famille de ceux qui faisaient profession de l’invention et de l’usage des signes.
Tantôt vecteur, tantôt acteur, le graphisme prit ainsi part à des avancées considérables. Au XXe siècle, il accompagna la formidable expansion économique de l’industrialisation. Il trouva dans le développement du commerce un champ infini de déploiement. Réclame, emballage, décors des magasins, signalétiques des villes… Il fallait donner une forme adéquate et communicante à ces nouveaux médias. Les graphistes étaient des seigneurs et l’affiche, l’étalon or de leur talent. Chéret, Cassandre, Savignac inventaient un langage nouveau et démocratisaient un art réservé aux élites en le faisant descendre dans la rue.

Au milieu du siècle dernier, la machine à consommer s’est emballée. Les graphistes y ont trouvé une source inépuisable d’expression et de revenus. En dépit de quelques ilôts de résistance idéologique, mis à part de talentueux militants, les professionnels ont alors épousé massivement la cause de la publicité et du capitalisme. Ils en sont devenus les alliés objectifs, les agents traitant collaborant pleinement à l’essor du consumérisme.
L’irruption du numérique a hypertrophié cette réalité. Ils ont, une fois réunis par milliers, disposant de médias nouveaux, enclenché un phénomène de surchauffe comme une réaction nucléaire que rien ne sait arrêter.
Alors que le système des signes fut inventé pour compter les troupeaux et pour mieux gouverner, la quantité phénoménale de données désormais accessible rend le monde illisible.
Consciemment ou non, les graphistes ont enfilé le costume de l’apprenti-sorcier. Plus ils exercent leur art, plus ils pensent des systèmes efficients pour émerger, plus ils ajoutent du bruit au bruit. Les territoires identitaires sont de plus en plus riches, de plus en plus inventifs. Les marques jouent le jeu de l’adaptabilité, de l’évolution et du mouvement permanent. Les canaux multiples encouragent la multiplication des propositions. Au nom de la générosité, on donne au récepteur plus que ce qu’il n’est en capacité de recevoir.

Réduire l’empreinte graphique

Cette mutation génère une nouvelle esthétique de l’instant et du provisoire. Les optimistes, comme Michel Serres, nous encouragent à profiter de cette abondance pour faire de vrais choix en supprimant de notre champ de conscience tout ce qui nous est inutile. L’humaniste qui pouvait hier prétendre tout connaître laisse la place à celui d’aujourd’hui qui ignore le superflu.

C’est ici même que les graphistes peuvent trouver matière à résoudre les paradoxes qu’ils affrontent.
Ils ont cette science de la synthèse qui nous permet de lire en un coup d’œil des contenus complexes. Ils savent mettre en ordre la hiérarchie d’une information. Ils nous offrent des clés de lecture via la data-visualisation, nous orientent dans nos déambulations en ligne via l’élégance ou l’efficience d’une interface. Ils sont centraux dans le développement du design de service. Ils ont cette opportunité de jouer le rôle de guides éclairés aptes à faciliter nos vies réelles et virtuelles, d’agents modérateurs en proposant des solutions “low design”. Moins d’effet, moins d’emphase, moins de surface d’expression, moins de packaging, moins de bavardage.
Ils ont cette position unique de savoir qu’avec moins, on peut dire plus et favoriser nos capacités de discernement. Si chacun s’accorde sur l’urgence de réduire notre empreinte carbone, il s’agit aussi de songer à réduire notre empreinte graphique. Ce champ d’intervention est immense. Il croise les flux de l’économie que bien des professionnels ont du mal à emprunter et replace la science des signes et ses acteurs au cœur de véritables enjeux sociétaux.

Publié dans Design-Fax le 28 octobre 2013

Gilles Deléris

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