Le pays où la com ne vaut pas cher

LES POSTS DES BOSS
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Il ne se passe pas un jour sans que l’on entende sur les ondes cette phrase définitive: «C’est de la com» (prononcer «comme»). L’expression est en train de devenir l’arme de déconsidération massive de tous les débatteurs en mal d’arguments. «C’est de la com», administré sept jours sur sept à dose massive, agit comme un véritable poison sémantique.
En indiquant que «c’est de la com», le débatteur ne dit pas seulement que ce qui est dit n’a pas de sens ou d’intérêt. Il met un terme à la conversation et jette le mépris sur les propos tenus et sur celui qui les a prononcés. Un «c’est de la com» lancé, et la sentence tombe. Accusé, levez-vous! Ce que vous dites, ce que vous faites, est superficiel et superflu. C’est du vent. C’est sans valeur. Ça ne vaut rien! Et vous, pas beaucoup mieux. Bref, «c’est de la com» coupe la communication et l’autodétruit!
Ce «c’est de la com», qui sonne comme une insulte, semble être un mal spécifiquement français. Il ne viendrait jamais à l’idée d’un débatteur américain ou anglais de lancer: «It’s communication», tant la communication personnelle dans ces pays est reconnue comme une valeur éducative centrale. Un petit Américain qui s’exprime bien en public à l’école primaire est applaudi. En France, il est suspect! Au cas où ce serait de la com en herbe! Une des raisons du phénomène est sans doute que l’expression trouve en France un terrain favorable.
Soixante-dix pour cent des Français se déclarent en dépression collective (source: étude «Psychologie collective des Français», W&Cie-Viavoice). La méfiance, devenue compétence, transforme chaque Français en détecteur de mensonge. Nos concitoyens, en état de fracture psychologique, sont à la recherche de sens, de repères et de point d’appui. Le retour du commerce de proximité, le succès des brocantes et vide-greniers, le développement des enseignes de ventes sans emballages, témoignent de la quête par le «conso-citoyen» d’une nouvelle forme de vérité.
L’accélération foudroyante des technologies de communication et des médias touche la France comme les autres pays. En 2012, les Français ont eu, en moyenne, 42,5 contacts médias et multimédias par jour (+10% par rapport à 2008). À la fin juin 2013, il y avait près de 32 millions de Français inscrits sur un réseau social (2 millions de plus en un an). Internet, en multipliant l’accès à l’information, à la connaissance et à la comparaison, a renforcé l’exigence du consommateur. Comme si le virtuel avait accru chez lui le besoin de réel.
Dans un tel contexte, le désir et les moyens d’évasion n’ont jamais été aussi forts. Le consommateur hédoniste et individualiste, capable de grands élans de générosité au Téléthon, a envie de se faire plaisir dans une «egologie» assumée. La communication est ainsi, dans un même mouvement, abhorrée et adorée. Mais est-ce parce que la communication est l’acteur principal d’un monde de rêve et de séduction qu’il faut lui faire payer son rôle-titre?

Nous avons tous intérêt à réconcilier les Français avec la «com». À l’heure où tout est «com», où le média est message et le message est média 24 heures sur 24, il serait paradoxal que les communicants deviennent des «parias»: «Peuples victimes de la désolation avec perte du monde commun qui peut aller jusqu’à la destruction du sentiment d’appartenance» (Vies politiques, Hannah Arendt, Gallimard).
Il n’y a pas d’équivalent dans les autres professions. Il ne viendrait à l’idée de personne de lancer en plein débat «c’est de l’archi!» pour l’architecture, ou bien «c’est de l’assu!» pour l’assurance ou encore «c’est de l’infor!» pour l’informatique… (noter ici que le raccourci désobligeant fonctionne déjà moins bien).
Le coq n’aura pas à chanter trois fois. Personne n’a intérêt à renier une profession qui a un si bel avenir devant elle. Faut-il rappeler que la communication est un métier? Un secteur important de l’économie qui regroupe 704 000 emplois (source: Insee), soit le triple du secteur de l’agriculture ou de l’immobilier, et quasiment autant que le secteur bancaire! 
Dans l’analyse des métiers en 2020 (source: Centre d’analyse stratégique-Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques), les professions de la communication figurent en bonne place dans la catégorie «taux de poste à pourvoir supérieur à la moyenne».
Ainsi, écoles et universités accueillent de plus en plus d’étudiants dans le secteur (50 000 par an) alors même qu’il n’y a plus vraiment de figures emblématiques de la profession auxquels un jeune puisse s’identifier. C’est pour ces étudiants et futurs professionnels de la communication qu’il faut se battre là, tout de suite, maintenant, en luttant contre un raccourci désobligeant et stérile.
De l’épopée de Gilgamesh aux premiers dialogues de la Genèse, l’homme n’est vivant que parce qu’il communique et qu’il entre en relation. Notre désir de com est ancré dans notre humanité. Il s’ancre dans la passion d’un lien premier et la volonté de reconstituer une unité perdue. Chacun d’entre nous venant à la vie, relié à une autre, sa mère.  Ainsi, quand on entend «c’est de la com», il faut plutôt se réjouir et comprendre «c’est de la vie»! La nôtre et celle de tous ceux qui font et feront ce beau métier.

Denis Gancel

Information traitée dans Stratégies Magazine n°1752

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