Nous prenons chaque jour des kilos d’octets inutiles

LES POSTS DES BOSS
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Chronique parue dans Etapes 221

 

Nous avions l’habitude du marronnier des 100 meilleurs hôpitaux ou du classement des universités dans la presse du XXe siècle. C’est aujourd’hui une manie sur Internet et sur les blogs de proposer des listes quantifiées de raisons, de conseils, de trucs ou d’astuces. Les 10 raisons de croire en Dieu côtoient les 6 choses à savoir sur le sexe anal. Les 100 trucs à connaitre avant de mourir répondent aux10 façons les plus improbables d’en finir avec la vie. Les auteurs, suivant sans doute l’une des 10 astuces pour booster une audience en ligne, tentent de nous convaincre que ce pêle-mêle d’aphorismes, de situations ou de vidéos constituent une analyse fine et pertinente de la question traitée.
Rassemblant ainsi des contenus souvent sans intérêt, ils veulent nous persuader que leur juxtaposition fait autorité et éclairera notre lanterne.
Cette posture de curateur frénétique – il ne se passe pas un jour sans que nous soit proposé l’une de ces listes – intrigue et surtout agace.

Elle ajoute des données aux données et du bruit au bruit. Elle encombre la bande passante et nous fait prendre chaque jour des kilos d’octets inutiles. Certains sites, que je ne citerai pas, s’en font une spécialité ! Des chiffres ronds associés à des thèmes improbables et le tour est joué. L’intégralité de la ligne éditoriale repose sur cette mécanique d’une liste à la Prévert sans Prévert, d’un Perec sans la langue… D’une œuvre de Closky sans son étrangeté. Commode pour éviter d’avoir à chercher, cette litanie de la recommandation surfe sur la plaie d’un coaching à deux balles, d’une culture au rabais ou du sempiternel Vidéo Gag.

Le culte du podium soutient la logique du blockbuster comme valeur suffisante. Elle valorise une culture massifiée où connaître les premiers suffira largement. Nous aurions ainsi l’illusion d’accéder à un savoir universel en empruntant ces raccourcis simplistes.

Cette facilité rédactionnelle, sacrifiant, à sa manière, à la pandémie de la quantification et du classement, nous culpabilise : Et si nous passions à côté d’une donnée majeure apte à nous donner à comprendre le monde tel qu’il est ? Et si ce défaut nous déclassait nous mêmes, repoussant ainsi, dans les profondeurs du ranking, les infovores en temps réels que nous sommes devenus ?
Cela bien sûr ne trompe personne. Ce prêt à penser hétérogène fait beaucoup de chaleur, mais bien peu de lumière. Il consume en pure perte ce qui reste de notre temps de cerveau disponible.

L’esprit d’escalier que fustigeait nos pères à un nom nouveau : la sérendipité. Rapporté à nos nouvelles pratiques en ligne, elle est devenue le comble de la curiosité vertueuse. C’est ainsi qu’en cherchant ce qu’allait m’apprendre les 146 choses inutiles à savoir que les hasards de l’hypertextualité m’ont conduit jusqu’à Jean Pic de la Mirandole. Ce philosophe du XVe siècle prétendait discourir de toutes choses connaissables… Pascal et Voltaire en rigolaient déjà. Comme quoi, ces listes finissent tout de même par nous apprendre quelque chose.

Gilles Deléris

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